
CHAPITRE IX
Petite sociomorphologie
des festivaliers ordinaires (2)
Sociogrammes de quelques festivaliers remarquables
Emmanuel ETHIS, Jean-Louis FABIANI,
Jean- Claude PASSERON,
Emmanuel PEDLER et Paul VEYNE
Depuis l'origine de la sociologie s'est répandue l'idée selon laquelle nous serions tous les dépositaires du monde social auquel nous appartenons. Transposée au Festival d'Avignon, cette idée ferait en quelque sorte de chaque spectateur le dépositaire de la manifestation. Et si l'on ne peut nier que l'espace festivalier soit susceptible de créer l'illusion d'une expérience de socialisation, on ne peut contester qu'à son tour cette illusion impulse, par son modus operandi, une manière singulière d'être spectateur à Avignon. En effet, dans sa volonté même de participer à la fête - il faudrait d'ailleurs ajouter que cette volonté est une condition sine qua non de sa participation -' tout spectateur doit répondre à un certain nombre de prérequis définissant un contexte d'actions qui va de réserver sa place à faire la queue jusqu'à arriver à l'heure à la représentation. Durant près de trois semaines, le Festival semble ainsi fonctionner comme un jeu de piste, boussole à la main, où l'on court après Molière, Queneau et Brecht. Cet enchaînement d'actions occupe une telle place que le fait de s'organiser pour se rendre à un spectacle compte au moins autant, sinon plus, que celui d'y assister. Il est sûr que si l'on évaluait en temps la façon dont se distribuent les différentes activités d'un festivalier, choisi au hasard dans le in ou le off, on vérifierait cette assertion.
Si l'on tente de prendre acte de ce constat au moment de lancer un programme d'enquête sur le public d'Avignon en vue de dégager les caractéristiques de la dynamique festivalière, on saisit bien la difficulté qu'il y a à décrire, au moyen d'une enquête de terrain, même sophistiquée, la complexité de la réalité avignonnaise sans la réduire.
Les enquêtes quantitatives, sur lesquelles se sont appuyés les précédents chapitres, atteignent précisément là les limites de la connaissance produite à traVers elles sur le microcosme festivalier. Si l'analyse statistique permet de rendre raison de la diversité de bon nombre d'attitudes et de comportements qui façonnent le public du Festival et d'en dresser une cartographie où chacun parviendra sans nul doute à se situer, elle peut difficilement dépeindre la singularité de l'expérience intime de chacun en tant que spectateur. Il n'est d'ailleurs aucune science humaine ou sociale qui saurait y prétendre. Au reste, dans le désir de dépasser 1' austérité du chiffre pour atteindre ce qu'ils croient être une compréhension sociale de l'individu, beaucoup de travaux de terrain ont été conduits ces dernières années sur la base d'entretiens qualifiés de " compréhensifs ": après d'inévitables préalables épistémologiques, leurs auteurs ont cherché bon an mal an à s'acquitter de la prise en compte de la subjectivité légitime de celui qui a enquêté. L'observateur et l'observation sont inséparables, nul ne l'ignore plus aujourd'hui et, principe d'incertitude aidant, on peut même affirmer qu'il n'existe pas d'observation sans observateur; il n'existe pas non plus d'observateur sans point de vue personnel, donnant pertinence à ses observations et contribuant à nourrir de manière plus ou moins explicite l'intelligibilité du monde social qu'il tente d'observer.
L'option que nous avons retenue dans cet ouvrage est celle d'une description de l'événement " festival " depuis une approche fondée sur une enquête quantitative de terrain. D'emblée a été écartée la construction de profils, de socio-styles ou d'habitus de spectateurs types prononcés, car si ces derniers facilitent une lecture rapide du monde social, ils handicapent à jamais l'entendement en le privant d'ouverture et d'inventivité, pour la raison précise que cette facilité est susceptible de stigmatiser jusqu'à la caricature. En revanche, nous avons choisi de reproduire dans ce dernier chapitre dix-neuf sociogrammes ou mini-portraits, écrits en 1996, dans les premiers temps de notre observation du Festival. Outre leur côté " récréatif ", ils apparaissent aux observateurs que nous sommes, comme autant de balises d'où sont nés certains de nos questionnements sur le fait spectatoriel et certaines prémices porteuses d' inspiration dans l'interprétation des comportements du public avignonnais. En effet, faisant sortir les spectateurs de leur position habituelle de consommateurs de divertissements " planqués ", notre propos visait à faire ressurgir la double question de la fonction du spectacle vivant et de l'existence d'une communauté de spectateurs.
Durant le mois de juillet 1996, la plupart de ces sociogrammes ont été publiés tels quels par le quotidien Libération, dans une rubrique intitulée " En quête du spectateur ", ce qui explique qu'ils aient en commun forme, ton et format. Il ne faut pas faire dire à ces modestes mini-portraits plus qu'ils ne peuvent exprimer. Les ressources narratives, explicites ou implicites, utilisées pour les rédiger, avaient essentiellement pour but d'enrichir, à la marge, les pratiques ordinaires d'une enquête de public. Pour les besoins de la cause, des comportements spectaculaires hauts en couleur ont quelquefois été privilégiés, le Mickey et l'ennemi du public par exemple, mais ces cas particuliers ont été alternés avec de véritables types, entre autres un bon nornbre d'agrégés, pas mal de vétérans et un contingent significatif de fétichistes. Aucune prétention pour autant à la représentativité ou à l'exhaustivité. Aussi, ne faut-il voir dans ces sociogrammes qu'une façon quasi immédiate, et sans doute un peu impudique, de délivrer la manière dont naissent certaines observations dans l'esprit du sociologue, divulgations à notre sens utiles à l'enrichissement des outils d'investigation sociologique.
Sociogramme 2 - Le fétichiste
Avant-première d'Édouard If à la Cour d'honneur: René est heureux, il a fait " marcher ses réseaux " comme il dit et il a obtenu une " belle invitation entièrement gratuite " pour le spectacle. Il la conserve dans une pochette plastique qu'il a réalisée lui-même, parfaitement adaptée au format 20,4 x 6,9 des places du in; il a bien essayé d'en faire aussi une pour le off, mais c'est plus compliqué, " cela change tout le temps " ; alors il a décidé de ne plus prendre que " les invit' en carte postale! ".
René vend de la " télévision, hi-fi, vidéo" à Cavaillon et pour lui, le Festival d'Avignon, " c'est une chose sacrée ". Il conserve tout, les programmes, les suppléments des grands quotidiens, les affiches, les billets, les tee-shirts. L'année dernière, il a même pu récupérer un petit carton qui contenait plus de 120 pin's de La servante d'Olivier Py, déclarant:
" Dans dix ans ça aura de la valeur; il commence à être connu ce type, il passe même au cinéma; etje peux même vous montrer une bande du spectacle de l'an dernier, ça n'a pas été facile mais j'ai toutes les cassettes ! "
René ne sait pas vraiment s'il aime le théâtre, mais il est bien convaincu qu'il s'agit d'une chose importante. Symboliquement importante. En cela, il ressemble un peu à ces visiteurs qui parcourent en quelques minutes les grands musées nationaux et se précipitent à la boutique attenante pour acheter frénétiquement catalogues et objets susceptibles d'assigner, comme par anticipation, du sens à leurs souvenir.
Mais René va plus loin. Voici trois ans maintenant qu'il bricole les plus perfectionnées des petites caméras vidéo de son magasin afin de les dissimuler au mieux sous une veste d'où il peut contrôler le " play-record-stop " qui commande ses appareils. René se vante de passer sans difficultés tous les contrôles de tous les spectacles. Ce qui compte vraiment à ses yeux, " c'est d'avoir des images que personne d'autre n'aura ". René fabrique ce que ses proches appellent, non sans respect. des documents.
Sociogramme 12- On est tous des mickeys!
" Bienvenue à Avignonland! ". L'homme est un metteur en scène off. Il a l'accent argentin. Il a joué Mortadela. Alfredo Arias est une référence pour lui car " il a le sens du spectacle ! " Pas comme ici.
" Ici, tout se cache, tout se dissout derrière ces pancartes en carton de lessive qui effacent à la fois l'histoire du théâtre et celle de la ville. "
L'homme laisse entendre un léger accent sud-américain: Oswald est curieusement exotique. Presque une caricature de l'idée qu'il aimerait que l'on se fasse de lui. À la fois pédant et attachant, méprisant et captivant. Il use d'allégories multiples et cyniques afin de convaincre ceux qui l'écoutent que la programmation du Festival est à revoir, qu'il a, lui, un programme de substitution qu'il a patiemment mûri et que...:
"L'Edouard Il de la Cour était une aberration altière, c'est un spectacle où il fallait baiser sur scène, "Mon amour pour un royaume", ça veut bien dire quelque chose, non? Françon s'est purement désintéressé de son travail, c'est sûr, son Édouard Il, c'est la fête de L'Huma sans merguez. à mon avis, il a dû envoyer sa mise en scène par fax."
" Le théâtre s'est fait définitivement bourgeois " et le pire, c'est qu'aux yeux d'Oswald, il n'a su drainer qu'une populace accablante.
"Ce sont les mêmes qui au cinéma bouffent du pop-corn! A Avignon, on peut encore les repérer, ils semblent très bien s'adapter, mais si vous vous approchez un peu, ils sentent le pâté de foie."
Oswald n'est jamais malheureux, seulement agacé par l'inertie du monde qui nourrit son égocentrisme d'apparent privilégié du spectacle vivant. Selon lui, de vrais spectateurs avignonnais devraient pouvoir louer les vieux costumes de la Comédie-Française, s'en vêtir pour aller au spectacle, et être ainsi contraints à cette démonstration pour retrouver enfin l'ordre de la fête.
Le 9 juillet, dès le lendemain de l'ouverture du Festival, trop déprimé. Qswald a failli partir, dit-il. Avant-hier, au cloître Saint-Louis, il était de ceux qui, prévoyants, purent assister, assis, à la conférence du ministre de la culture.